POST-BREXIT : Le coût des incertitudes

  • Textile : la dépréciation de la livre sterling pourrait se traduire par un “shortfall” des recettes frisant la barre de Rs 1 milliard cette année
  • Le textile avec 31 500 emplois, le sucre et le thon (12 000 emplois), représentant 95% des exportations sur le marché britannique, exposés à des risques potentiels du Brexit
  • Services financiers : « A reversal in UK Foreign Direct Investment may be a risk for Mauritius »

Avec les grandes manœuvres engagées entre Londres et Bruxelles sur le front du Brexit et surtout la glissade systématique du taux de change de la livre sterling descendant depuis le début de la semaine sous la barre des Rs 42, soit 16% de moins que le 23 juin dernier, le coût des incertitudes s’alourdit de manière irrémédiable. Le comité ministériel, présidé par le ministre des Finances, Pravind Jugnauth, qui a eu une nouvelle réunion mardi dernier, a posé les jalons d’une feuille de route pour l’économie, en l’occurrence les cinq filières les plus à risques, soit le tourisme, l’agro-industrie, la manufacture, les services financiers et les TIC/BPO. Une première évaluation de l’impact du Brexit sur l’économie indique que pour le second semestre de cette année, l’industrie touristique devrait subirun manque à gagner de Rs 600 millions, alors que la facture pour la manufacture devrait avoisiner Rs 1 milliard vu que pour le premier semestre la baisse de la livre sterling a déjà coûté à ce secteur d’exportation quelque Rs 585 millions.
Même si à ce stade, très peu d’indications sont disponibles quant aux termes et conditions du divorce entre Londres et Bruxelles, car l’Article 50 du Traité de Lisbonne n’a pas encore été actionné, le rapport du Technical Working Group sur le Brexit a établi une série de scénarios probables. Ce document met en exergue le fait que « the consequences of post-Brexit are bound to impact on the Mauritian economy, given the existing close linkages with both the EU and the UK. Uncertainty still prevails regarding the timing of the actual exit of the UK from the EU. Moreover, at this stage, it would be difficult to predict with much certainty the events that will unfold following the actual Brexit. »
 Avant de procéder à une analyse sectorielle de l’impact du retrait de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne, le Working Group, comprenant des officiels du gouvernement et des représentants du secteur privé, fait état de ses préférences dans la conjuncture. « The most favourable option for Mauritius would be for the UK to form a Customs Union with the EU as it will continue to apply the same common external tariff and no major renegotiations of an FTA may be required. However, if the EU and the UK do not enter into a Customs Union agreement and instead decide to trade under an FTA or the WTO Most Favoured Nation (MFN) tariff, then to maintain the tariff preference currently applicable under the IEPA, Mauritius will have to negotiate a Bilateral FTA or a Regional FTA with the UK. »
 Force est de constater que dans aucun des cas de figure, Maurice ne se trouve en position d’influencer le cours des décisions entre Londres et Bruxelles. La situation pourrait s’avérer encore plus compromettante si Port-Louis se devait de négocier bilatéralement avec les Britanniques un Free Trade Agreement. Actuellement, qu’on veuille le confirmer ou non, l’état des relations diplomatiques anglo-mauriciennes est à son plus bas niveau dans le sillage de la résolution pour une advisory opinion de la Cour Internationale de Justice sur les Chagos. La solution la moins délicate pour Maurice pourrait se présenter sous la forme d’un Regional Free Trade Agreement en compagnie des Seychelles et du Zimbabwe. Mais il serait prématuré de s’associer de manière définitive à un des cinq scénarios possibles, en l’occurrence :
— la Grande-Bretagne se joignant au European Economic Area (EEA), entre l’Union Européenne, la Norvège, le Liechtenstein et l’Islande ;
— la Grande-Bretagne et l’Union Européenne consentant à une union douanière calquée sur le modèle UE et Turquie ;
— la Grande-Bretagne s’intégrant à un Free Trade Agreement (FTA) ou à un Comprehensive Agreement sur les mêmes bases que celui entre l’Union Européenne et le Canada ;
— la Grande-Bretagne adhérant à l’European Free Trade Association et gardant un arrangement similaire que celui avec la Suisse ou encore ;
— la Grande-Bretagne se retirant de l’Union Européenne sans aucun accord commercial spécifique.
 À ce stade où Londres et Bruxelles ont amorcé l’étape de posturing en vue de l’ouverture des négociations à partir de mars de l’année prochaine, le Brexit Technical Working Group a préféré axer son analyse sur un état des lieux des principaux secteurs économiques avec également un worst case scenario où la Grande-Bretagne aura recours à la Most Favoured Nation Duty de 12% sur les exportations de textile et des tarifs de 41,9 euros par 100 kilos de sucre exportés par Maurice.

“Threats and opportunities”
 Le tourisme, un des secteurs porteurs en termes de croissance économique, présente des signes de vulnérabilité dans le contexte du Brexit. En 2015, les touristes venant de la Grande-Bretagne ont généré des recettes brutes de Rs 6,8 milliards, soit 13,5% du total. Un touriste sur cinq (21%) venant d’Europe est originaire de Grande-Bretagne. L’une des craintes exprimées porte sur un ralentissement de la croissance sur ce marché pour le reste de la saison.
Un signe positif émerge. « The feedback received from tour operators shows that bookings have not been affected and will remain so until December 2016. This is confirmed by an 18 % increase in July 2016 over 2015 and a year-to-date increase of 8%. The key loss in the short term will relate to last minute bookings which are likely to suffer ». Mais le danger se signale au niveau de la faiblesse de la livre sterling avec les opérateurs essuyant un manque à gagner évalué à Rs 100 millions par mois, une moyenne de Rs 600 millions pour la seconde tranche de cette année.
 Jusqu’ici, ce facteur négatif est absorbé dans la marge de profits des hôteliers. Mais à partir de l’année prochaine, des ajustements des prix libellés en livre sterling s’imposent. Les effets conjugués de la détérioration de la situation économique en Grande-Bretagne et de la faiblesse de la livre sterliling se réflèteront sur le nombre d’arrivées. La Mauritius Tourism Promotion Authority sera appelée à mettre en pratique le Plan B avec un ciblage des niche markets britanniques et une diversification vers les euro-priced destinations.
 Au chapitre des échanges commerciaux avec la Grande-Bretagne, les exportations de textile d’une valeur de Rs 9 milliards, de sucre (Rs 6,6 milliards) et de conserves de thon (Rs 2,8 milliards) représentent 95%. De toute évidence, « in case there is a substantial change in the UK and EU trade relationship these three products would be the most affected. »
 Dans les années à venir, le sucre, avec des exportations de 55 380 tonnes, dont 32 719 tonnes de sucres spéciaux en 2015, en Grande-Bretagne, devra affronter trois obstacles, à savoir l’élimination des quotas sur le marché européen à partir de septembre 2017, l’instabilité sur le marché de changes et les effets du Brexit. Au cas où la Grande-Bretagne applique les Generalised System of Preferences Rules ou la Most Favoured Nation Duty, le sucre de Maurice sera sujet à des tarifs douaniers de l’ordre de Rs 2 000 (41,9 euros) par 100 kilos. La conséquence est que « this will adversely affect the Mauritain sugar, exposing Mauritius to competition from major suppliers such as Brazil and Thailand. »
 Toutefois, le Technical Working Group se veut être optimiste en soulignant que « Brexit and 2017 clearly represent threats but they can constitute opportunities, UK being a deficit market in sugar, and eventually lead to a growth pole in the economy if the industry manages the required flexibility to adapt to different market conditions whether in EU or elsewhere. »
 Les Fairtrade sugars représentent un autre débouché pour le sucre mauricien sur le marché britannique en sus des high-valued added special sugars. « The UK has the highest demand for Fairtrade sugars (which provides a premium of USD 60/ton sugar to certified producer cooperatives) and almost 60% of Mauritian sales of Fairtrade sugars are presently directed there : total Mauritius export of Fairtrade sugar is expected to attain 45 000 tons for the 2016 crop », note le Technical Working Group tout en faisant état des possibilities de la « sugar refining capacity via Non-Originating Sugar (NOS). »

Annulations de commandes
 Mais l’équation Brexit s’avère être plus problématique pour le seafood processing sector avec un potentiel de 12 000 emplois. Maurice occupe actuellement la troisième place derrière le Ghana et les Seychelles en termes d’exportation sur le marché britannique avec également le duty free access. Par contre, les exportations de conserveries de la Thaïlande, des Philippines et d’Indonésie sont assujeties à des GSP Tariff Rates.
 Avec un GSP Tariff Rate de 20,5% sur les exportations de thon en conserve, Maurice devra affronter la concurrence de la Thaïlande, des Philippines et de l’Indonésie. La mise en application d’une Most Favoured Nation Duty de 24% fera que les produits des conserveries de Maurice ne seront plus compétitifs sur le marché britannique. Les opérateurs du seafood hub devront identifier d’autres marchés moins lucratifs tels que l’Italie ou l’Espagne pour sauver les 12 000 emplois. Dans ce dernier contexte, l’alternative est que « Mauritius needs to diversify its markets within the EU and third countries negotiating. Diversification would also require product diversification to meet the specificities of each market. »
 De leur côté, 17 grosses entreprises manufacturières dépendent du marché britannique pour des recettes d’exportations de Rs 5 milliards, soit 10% de la valeur des export-oriented enterprises. Mais ces opérateurs manufacturiers sont déjà confrontés au grave problème de la faiblesse de la livre sterling. Lors du premier semestre, le manque à gagner est estimé à Rs 585 millions et pour le second semestre, il pourrait tourner autour de Rs 500 millions avec une dépréciation en moyenne de 15%. Déjà, sept unités manufacturières font face à des difficultés avec le Brexit « as they are exporting the bulk of their production in GBP. The negative impact has been immediate, leading to a shortfall in revenue, due to the appreciation of the rupee vis a vis the the British pound. »
 Au-delà de ces répercussions sur le bottomline de ces entrepreneurs, des reductions et des annulations de commandes ont été enregistrées de la Grande-Bretagne avec « the main product at risk being T-shirts, pullovers and trousers. Given that apparels are Mauritius main exports to the UK, it is expected that it will be the first to be affected by Brexit. » Une autre caractéristique de ces échanges se résume comme suit : « In terms of exports exposure to UK, while exports of the 7 large T&A companies to the UK make around 20-60% of their total exports, exports of the medium-sized companies are highly concentrated on the UK market representing at least 80% of their total exports. »
 La voie de salut pour le textile mauricien est que la Grande-Bretagne maintient l’Interim Economic Partnership Agreement ou intègre une Customs Union avec l’Union Européenne. Ainsi, le Duty Free Market Access sera toujours de mise. Mais l’adoption du GSP Rule avec des tarifs douaniers de 8% mettra les exportations de textile de Maurice en ballottage défavorable face à celles en provenance du Bangladesh, de la Chine, du Viêt-Nam et des Philippines. La situation pourrait être pire avec des tarifs douaniers de 12% sous le MFN Duty et « Mauritians exports being priced out of the British market. » À ce dernier titre, le Technical Working Group concède que « in the UK, duty of 12% imposed on textile and clothing, based on 2015 exports, represents some Rs 696 million, in case we do not benefit from duty-free access. » Montant qui viendra se greffer aux Rs 1 milliard englouties par la dépréciation de la monnaie britannique…

 
Services financiers : les risques de la proximité avec Londres
Les effets du Brexit devront également se faire sentir sur le secteur des services financiers, dont la contribution au Produit intérieur brut (PIB) est de l’ordre de 12% et sur la filière des TIC/BPO. Le Technical Working Group tire la sonnette d’alarme sur la proximité entre le Mauritius International Financial Centre et la City of London, qui fait l’objet de toutes les convoitises suite au divorce entre Londres et Bruxelles. Par contre, des opportunités sont à saisir au niveau de la filière des TIC/BPO avec les séquelles de la délocalisation de Londres.
 Un premier constat par rapport au Foreign Direct Investment (FDI) met en perspective l’importance de la Grande-Bretagne avec 14% du FDI en provenance d’Europe et 10% en général l’année dernière. La performance au cours de ces dernières années a été marquée par une extrême volatilité avec une pointe de Rs 4 milliards en 2012 et des investissements substantiels dans des activités de finances et d’assurance. « After 2012, the level of FDI flows stagnated, and was mostly concentrated in real estate activities », note le document présenté devant le comité Brexit, mardi dernier.
 Le premier danger identifié est la dépréciation accélérée du taux de change de la livre sterling affectant les investissements étrangers et les primes de réassurance versées aux compagnies d’assurance. Ce n’est nullement une coïncidence d’apprendre que « a reversal in UK Foreign Direct Investment may be a risk for Mauritius », sans compter « a strong negative impact on the balance sheet and profitability of corporate which are highly reliant on the UK markets ».
 Indépendamment de ces risques, la Forthcoming Overseas Family Corporation Scheme à Maurice détient les caractéristiques pour concurrencer la « UK Based High Net Worth Individuals to manage their wealth ». La dual listing est un créneau à être exploité de manière profitable par Maurice en raison des coûts élevés pour les admissions sur la London Stock Exchange. « Given the fact that buoyancy is rigid in such domestic markets, there may be an opportunity for Mauritius to engage with individual domestic EU exchanges to dual list their listed companies on the SEM. Liquidity on the SEM would be generated through the investible liquid assets which the OFC’s would bring to Mauritius as soon as they are introduced », préconise le Technical Working Group.
 Les autorités s’interrogent sur les risques avec les passporting arrangements sur le secteur financier. « The most fundamental issue for Mauritian financial services companies which may have branches, subsidiaries or even ambitions to open these in the financial services arena in either the UK or the EU 27 Member States is : “what will happen to so-called ‘passporting’ arrangements ?” The ‘passport’ refers to the principle that a financial market participant is authorised to conduct certain financial activities in one EU Member State, normally free (apart from some notification and other requirements) and without hindrance in other EU Member States », se demande-t-on.

 Africa Strategy
 Un peu plus loin, le document en prélude à la Mauritius Brexit Roadmap ajoute que « it is too early to know whether the UK will still be able to keep some type of ‘passporting’ requirements if it opts to join the European Economic Area (like Iceland, Liechtenstein and Norway), although this may carry some requirements such as the freedom of movement of workers. Any Mauritian financial services firm seeking to rely on London as a hub for the EU, would need to review their business model if the current ‘passport’ ceases to exist. »
 Dans ce contexte, l’Africa Strategy émerge comme une carte maîtresse. « Mauritius can maximise on the Africa Strategy, promoting Mauritius as a gateway towards Africa. In the interim, there is a clear opportunity for representatives of the Mauritian Government and industry to seize the opportunity arising from the uncertainty, and to promote Mauritius as a robust, clean and transparent jurisdiction, with a bilingual advantage in view of staffing, which can potentially offer a stable solution at a time of change », propose le Technical Working Group.
 D’autre part, le secteur des TIC/BPO, avec une valeur ajoutée de Rs 20 milliards en 2015, pourrait se révéler être un winner dans cette nouvelle configuration politique et économique. « Brexit can very well be an opportunity to Mauritius, given that UK will not benefit from the same EU advantages when outsourcing or nearshoring to Eastern European countries. The possibility that UK will further outsource to non-EU destinations can be tapped by Mauritius, especially given that we have some top UK companies such as SD Works already operational »,  s’appesantit le rapport, exhortant les autorités à passer à l’offensive en jouant la carte que constituent les langues, dont le français, à Maurice.
 « Mauritius should start target investment efforts towards these companies which are shifting Headquarters out of UK. The UK at present hosts more HQ’s of non-EU firms than Germany, France, Switzerland and the Netherlands put together. It is predicted that many global firms as well as startups, unwilling to wait for uncertainties to settle down, will start closing or scaling down their operations in UK and resettle in cities such as Amsterdam, Dublin, Luxemburg, Paris and Frankfurt. These can be prime target firms for investing in or outsourcing to Mauritius », recommande le Technical Working Group, confirmant que le Brexit ne comporte pas uniquement des risques mais aussi des challenges à relever.
 

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