Les colis chinois déferlent en Suisse

Pierre-André Sieber

Un câble USB, une coque de protection pour téléphone portable voire une robe pour madame? Les commandes des Helvètes passent de plus en plus par les sites d’e-commerce chinois, surtout si le contenu tient dans un petit paquet inférieur à un poids de 2 kg. Ainsi, le centre du courrier de La Poste de voit défiler par jour jusqu’à 20 000 de ces envois venus de Chine!

Il faut dire que les marchands de l’Empire du Milieu ont un argument canon pour persuader le chaland suisse: la gratuité des frais d’envoi s’il choisit la poste aérienne chinoise. «Tinydeal.com vous offre les frais de port si votre envoi pèse moins de 2kg», affiche ce site très fréquenté de commerce en ligne hongkongais. Malgré ce cadeau, il assure une livraison dans les 7 à 25 jours via Hong Kong ou China post airmail.

Un service fiable

Chez Aliexpress.com, site célèbre du groupe Alibaba fondé par le milliardaire chinois Jack Ma, l’acheminement gratis prend à peine plus de temps. L’acheteur est mis en contact direct avec d’innombrables fournisseurs offrant un choix immense. «Ces plates-formes sont fiables et pratiquent des prix imbattables sur un matériel varié et d’assez bonne qualité», témoigne Thibault (20 ans). «Pour les fournitures informatiques ou électroniques (la Chine détient 50% du marché mondial, réd), il n’y a jamais de frais de port, ce qui rend l’achat encore plus intéressant.»

Comment se fait-il que du matériel parcourant par avion quelque 10 000 km entre Shenzen et Zurich ne coûte pas un sou en transport au consommateur? «Actuellement, l’acheminement d’un de ces petits paquets vers la Suisse coûte 1,70 fr. alors qu’il revient 5fr. à une entreprise suisse malgré un très gros volume d’envois!», s’insurge Patrick Kessler, président de l’Association suisse de vente à distance (ASVAD). «C’est une énorme distorsion de concurrence et un immense désavantage pour les entreprises suisses. S’ils bénéficiaient des tarifs chinois, les sites d’e-commerce helvétiques économiseraient 100 mio de francs par an!»

La Poste suisse est bien sûr pointée du doigt mais se défend. «Pour les paquets au poids inférieur à 2kg, la poste chinoise rémunère La Poste suisse selon un système fixé par l’Union postale universelle (UPU)», explique Nathalie Dérobert Fellay, porte-parole du géant jaune. «La Chine étant considérée au sein de l’UPU comme un pays émergent, elle bénéficie d’un système de rémunération dont les tarifs sont plus bas.»

Il en résulte une distorsion de concurrence et c’est une question de temps jusqu’à ce que la pression sur les prix devienne intenable. «Non seulement pour les revendeurs de matériel informatique, gadgets, jeux, articles de sport mais aussi dans le secteur textile», fait remarquer Patrick Kessler. «Je suis d’avis que cela va devenir une très sérieuse concurrence pour nous.»

La Poste perd de l’argent

Dans un délai de 5 ans, les professionnels de la branche en Suisse tablent sur 10 mio de paquets d’e-commerce provenant de Chine par année. Et le phénomène risque de dépasser largement le marché des envois inférieurs à 2 kg. En Helvétie, le groupe Alibaba est en pleine expansion. «Ses volumes de transaction ont plus que doublé en 2015 par rapport à l’année précédente», confirme Nadine Geissbühler, porte-parole de la société de gestion et diffusion de cartes de crédit Aduno. Une tendance qui, selon Cembra Bank, s’est même renforcée depuis janvier 2016. Le président de l’ASVAD veut porter l’affaire devant l’organe regroupant les associations européennes de vente à distance, EMOTA (European eCommerce and Omni-Channel Trade Association). «Le combat s’avère compliqué et très long», prédit P. Kessler. «On peut s’imaginer que les pays profitant du tarif postal actuel – la Chine mais aussi d’autres pays émergents – ne vont pas l’abandonner de gaieté de cœur et vont se liguer pour le défendre.»

Il serait d’autant plus urgent d’agir que La Poste ne trouve un intérêt que très partiel de trier à la main et distribuer cette nuée de colis en Suisse. «Nous constatons que le nombre de ces envois a plus que doublé chaque année depuis 2012», déclare Nathalie Dérobert Fellay. «Or, la rémunération que nous recevons de la poste chinoise pour les amener à leur destinataire est inférieure au coût moyen de distribution.» Le géant jaune perd des sous. Mais sur un total de 2,2 milliards d’envois distribués par an, il ne trouve pas encore la proportion trop alarmante, d’autant plus que les petits paquets chinois assurent un certain volume pour des tournées devant de toute façon être effectuées.

Reste que ce sujet qualifié de «très délicat» par Patrick Kessler va être âprement discuté cet automne lors des assises de l’UPU à Istanbul. Les observateurs prédisent des négociations difficiles entre les 192 pays de cette organisation.

Des Livraisons très rapides

Encore supportable malgré 2,5 mio de colis chinois arrivés en Suisse en 2015, cette compétition à armes inégales inquiète les vendeurs en ligne suisses. Depuis l’arrivée d’Amazon qui profite des taux de TVA allemands plus bas, la branche est déjà sous pression. Pour l’un des plus gros sites de vente de matériel électronique et membre de l’ASVAD, Brack.ch, la meilleure défense est l’attaque: un service irréprochable et une livraison dès le lendemain pour les commandes passées avant 17 h. «Les Suisses commandent de plus en plus de produits chez des fournisseurs chinois ou sont prêts à les tester», dit Daniel Rei, porte-parole de Brack.ch. «C’est attractif et bon marché, surtout dans l’électronique et les petits accessoires. Heureusement, l’acheteur ayant pour seul critère le prix n’est pas notre client principal!»

 

Des Prix qui sont souvent sous-évalués

Les sites d’e-commerce suisses se font une raison: ils ne gagneront jamais la guerre des prix contre leurs redoutables concurrents d’Extrême-Orient. L’absence de frais facturés au consommateur si le montant de TVA est inférieur à 5 fr. devrait cependant tomber selon le vote du Conseil des Etats en mars dernier (LL 4.03.16). La bataille est d’autant plus rude que les montants des factures des sites d’e-commerce chinois sont souvent sous-évalués pour contourner ou diminuer les frais de douane. «Aujourd’hui une grande part des produits importés font l’objet de fausses déclarations de prix», assure Patrick Kessler de l’ASVAD. Le site Handelszeitung.ch parle même de «fraudes massives», citant une source interne d’un partenaire de transport d’Aliexpress. Les données officielles n’existent pas: l’Administration fédérale des douanes ne tient pas de statistiques selon le pays de provenance. Le client suisse ne risque rien: en cas de sous-évaluation du prix par l’expéditeur chinois, ce dernier est seul responsable. Vu les petites sommes en jeu, il n’a aucune chance d’être poursuivi au-delà de la Grande Muraille.

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