DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE : Sur la corde raide avec Londres et New Delhi

  • Lalit: « The coming six months represent both opportunities and  dangers for Mauritius because the illegal lease between UK and US  expires in December »
  • Olivier Bancoult, leader du Groupement des Réfugiés des Chagos, met la pression sur Londres avec la dénonciation d’actes d’intimidation caractérisée
  • Brexit oblige, la livre sterling sous la barre des Rs 44 depuis vendredi avec une dépréciation de Rs 8.13, soit 15% de roupies en moins, comparativement au 23 juin dernier
  • New Delhi, en froid avec Islamabad, extrêmement réservé par rapport  à la « bénédiction » de la présidence de la République à la tenue de la Pakistan Week du 20 au 25 octobre

Une des raisons sous-jacentes susceptibles de justifier le « rissé-poussé » autour de la transition pour le prime-ministership avec Pravind Jugnauth succédant à Sir Anerood sur le maroquin premier-ministériel au Treasury Building est l’agenda international. Plus particulièrement le dossier du retour des Chagos sous le contrôle de Maurice, avec notamment un nouveau round de discussions anglo-mauriciennes annoncées dans une dizaine de jours à Port-Louis. D’ailleurs le chef du gouvernement a placé la barre très haut lors de son intervention, vendredi, au Centre de Jeunesse de Rivière-du-Rempart. D’ici juin 2017, période à laquelle la trêve entre Port-Louis et Londres devrait prendre fin, c’est la carte de la diplomatie qui sera privilégiée même si dans l’ensemble, une majorité des observateurs suivant de près le dossier politique et humain des Chagossiens expriment des réserves quant à un changement drastique d’attitude de la part des Britanniques à cet effet. D’ailleurs, la deuxième conférence de Lalit sur les Chagos et Diego Garcia, qui s’est déroulée le week-end dernier, souligne que les « six prochains mois se présentent comme une période d’opportunités et de dangers pour Maurice » d’autant plus qu’à partir du 30 décembre devra intervenir entre Londres et Washington l’accord du renouvellement du bail de la base militaire de Diego Garcia en faveur des Américains pour une période de 20 ans.
Ces prochaines consultations diplomatiques sur un sujet d’importance souveraine se dérouleront également sur fond stratégique pour Maurice. Tout semble indiquer que cette même période devrait coïncider avec le démarrage des procédures du Brexit, le divorce entre Londres et Bruxelles, et l’économie de Maurice, présentée comme étant des plus vulnérables parmi les Etats du Commonwealth. De la doigtée diplomatique s’impose lors des consultations avec les Britanniques en vue de sauvegarder les acquis du Market Access des exportations des biens et services.
Dans la conjoncture, il n’y a pas qu’avec la Grande-Bretagne que Maurice se retrouve être sur la corde raide au plan de la diplomatie économique. Avec la tension grandissante entre l’Inde et le Pakistan sur le problème du Cachemire, le patronage de la présidente de la République, Ameenah Gurib-Fakim, à la Pakistan Week, prévue du 20 au 25 courant, ne serait pas au goût politique et diplomatique de New Delhi. Très subtilement, les Indiens ont déjà transmis le message à qui de droit à l’Hôtel du gouvernement, surtout après l’accueil digne d’un Prime Minister-in-Waiting réservé au leader du MSM, Pravind Jugnauth, le mois dernier.
Avec l’inscription à l’agenda de la 71e session de l’assemblée générale des Nations unies de la résolution de Maurice et avec le vœu exprimé par Londres de « tenter de trouver un terrain d’entente », SAJ maintient la pression par rapport à l’option de l’Advisory Opinion contre la Grande-Bretagne au sujet du démembrement du territoire mauricien avant l’Indépendance. Au point d’entretenir le suspense quant à son éventuel départ à la retraite des fonctions de Premier ministre. «I have an unfinished job at hand and I am of those who believe that when you fight for a cause you have to go as far as possible to the end », a-t-il déclaré devant des jeunes réunis à Rivière-du-Rempart, vendredi.
Auparavant, le chef du gouvernement avait remis en perspective sa démarche visant à compléter la décolonisation de Maurice avec le retour des Chagos. « I have the firm intention of referring the Chagos matter to the International Court of Justice for an advisory opinion unless the UK gives us a firm date by which the Chagos Archipelago will be returned to Mauritius. However, a compromise has been reached that consideration of the item be deferred to June 2017 to give time to the Mauritian and British sides to engage in negotiations to arrive at a satisfactory resolution of the matter. We therefore have a June 2017 crucial deadline that means a lot to me », s’est-il appesanti.
Héritage légué à la nation semé d’embûches
Cette échéance de juin 2017 en ce qui concerne les Chagos s’inscrit en faux aux intentions exprimées par rapport au calendrier quant à une transition au niveau du primeministership. Pravind Jugnauth devra-t-il patienter encore au moins douze mois avec la présentation d’un autre budget avant d’accéder au poste de Premier ministre ? C’est ce que se demandent ceux qui misaient sur un scénario à court terme. La probable consolation est que Sir Anerood pourrait se voir confier un statut politique et diplomatique particulier après son départ du Treasury Building pour conclure la « sacred mission that I have stareted with the support of the whole nation ».
A Rivière-du-Rempart, SAJ a fait part de son ambition sous forme d’héritage légué à la nation. « The archipelago comprises 65 islands. Just imagine what it would mean for the Republic of Mauritius to exercise its sovereign rights over the totality of its territory!  Great opportunities can unfold for wealth creation and the ultimate beneficiaries would be our young people and future generations. That is the sort of legacy I want to leave before retiring », a-t-il fait miroiter à l’assistance.
Néanmoins, la voie menant à la date-butoir du juin 2017 est semée d’embûches et d’obstacles. A ce jour, un écueil d’envergure a été éliminé par la maladresse flagrante et le « complexe de colon » de Londres. Le leader du Groupement des Réfugiés des Chagos, Olivier Banoult, a profité de la plate-forme de Lalit pour porter l’estocade aux manœuvres britanniques visant à créer un fossé entre les intérêts de Maurice et ceux de la communauté chagossienne. Les pressions insoutenables exercées, avec l’intervention de la Baroness Aneto de St Johns, ministre d’Etat au Foreign and Commonwealth Office, une tentative de bribe de £20 000 et d’une promesse d’un plan de Resettlement vers la fin de cette année année n’ont fait que réconforter le Groupement des Réfugiés des Chagos dans les bras politiques de Maurice. « Noun ine fatigué attan », rétorque-t-il face à la perfidie de la Blonde Albion.
A ce stade, il est quasi impossible de voir Londres se servir de la communauté des Chagossiens comme d’un cheval de Troie pour déstabiliser les revendications légitimes de Maurice sur son territoire. La dernière prise de position d’Olivier Bancoult confirme que « les ponts sont coupés ». La deuxième déclaration de Grande-Rivière, adoptée à la fin de la conférence du week-end dernier, réunissant quelque 160 participants, établit les priorités de l’heure.
Les animateurs de la conférence de Lalit, y compris l’ancien président de la République, Cassam Uteem, mettent en garde contre le fait que « the coming six months represent both opportunities and dangers for Mauritius because the illegal lease between the UK and USA expires in December, and because the next six months during which the debate-and-vote on Mauritius’ UN General Assembly Resolution is on “hold” leave opportunities for occult pressures to be applied on the Mauritian State by the UK and USA ».
Dès la mi-octobre, avec l’arrivée d’une délégation d’officiels britanniques, la partie mauricienne devra être en mesure d’évaluer les risques, qui pourraient surgir jusqu’à juin de l’année prochaine et de mettre en place toute contre-offensive. Lalit a confirmé le triptyque de la décolonisation de Maurice avec le démantèlement du British Indian Ocean Territory et la réunification du pays, la fermeture de la base miliaire américaine de Diego Garcia et son Ecological Clean-Up par les Américains et le droit de retour et de « full reparations » des Chagossiens.
« We reiterate our call on sir Anerood Jugnauth who was then President and who is now Prime Minister, the last living participant in pre-independence negotiations held at Lancaster House, to come forward to give public testimony », exhorte Lalit en revenant sur le projet de mise sur pied d’un Chagos Island Council et d’une circonscription aux Chagos. D’autre part, la deuxième déclaration de Grande-Rivière préconise également « a formal visit to Chagos including Diego Garcia and we call for an delegation of Chagossians to be invited on board ».
Riche en rebondissements
En toile de fond  à ces tractations politiques et diplomatiques sur les Chagos, le poids des répercussions du Brexit, soit le divorce sans compromis de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, se fait de plus en plus sentir. La fin de la semaine, qui a été marquée par l’annonce officielle de Londres à l’effet que l’Article 50 du Traité de Lisbonne sera opérationnel pour le premier trimestre de l’année prochaine, a été riche en rebondissements. Avec les déclarations des dirigeants de l’Union européenne, notamment le président français, François Hollande, et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, le spectre d’un Hard Brexit, avec « the UK likely falling back on World Trade Organisation (WTO) rules for trade with its former EU partners » se profile à l’horizon de 2019, année de la conclusion du divorce entre Londres et Bruxelles.
Dans les milieux d’affaires à Maurice, la préoccupation immédiate se situe au tableau du taux de change de la roupie par rapport à la livre sterling. Le Flash Crash de la livre sterling de vendredi avec la monnaie britannique accusant un plongeon subit, perdant en l’espace de deux minutes entre 8% et 10% de sa valeur par rapport au dollar américain sur le marché asiatique, est venu se greffer à un contexte extrêmement volatile. Ce vendredi matin, soit quinze semaines après la confirmation du vote sur le Brexit, la livre sterling a atteint son niveau le plus bas par rapport au billet vert américain depuis 31 ans (1985).
A Maurice, les effets de ce mouvement erratique de la livre sterling se sont répercutés sur le tableau indicatif des taux de change de la Banque de Maurice. Vendredi, la livre sterling descendait sous la barre des Rs 44 pour s’afficher à Rs 43.29, perdant une roupie sur le taux de la veille et Rs 8.13 par rapport à celui en vigueur le 23 juin dernier, le jour du Brexit Referendum. Ce taux de dépréciation de l’ordre de 15% en une centaine de jours est nettement plus conséquent que les – 3,4 % de 2009 et les 6,2 % de 2013.
Inquiétudes dans les milieux d’affaires
Le jour du vote sur le Brexit, la livre sterling rapportait Rs 51.63 et depuis, les exportateurs avec leurs biens et services facturés en livre sterling, ont assisté impuissants à la glissade soutenue, passant successivement sous la barre des Rs 45 au mois d’août et de celle de Rs 44 le mois dernier. Devant cette tendance baissière de la livre sterling avec des craintes de nouvelles détériorations, les exportations de textile et de thon sur le marché britannique deviennent encore plus vulnérables.
A titre d’exemple, la Mauritius Export Association (MEXA) rappelle que sept des plus grosses unités de textile écoulent entre 20 et 60% de leur production sur le marché britannique et huit autres de taille intermédiaire une moyenne de 80%. Les prévisions initiales d’un manque à gagner de l’ordre de Rs 1,2 milliard à l’exportation pourraient être révisées à la hausse d’ici à la fin de cette année et des risques pesant sur un minimum de 2 500 emplois dans ce secteur. En général, le marché britannique représente 10 % des exportations mauriciennes avec 6% libellées en livre sterling.
Ce nouvel environnement ne tient pas compte des répercussions des incertitudes par rapport au Market Access de Maurice sur le marché britannique et les tarifs préférentiels, au vu de la nouvelle politique industrielle avec un Hard Brexit ayant préséance sur un Soft One. En tout cas, en début de semaine, le ministre des Finances, Pravind Jugnauth, a convoqué une séance de travail du Brexit Ministerial Committee, institué par le Conseil des ministres au début de juillet dernier.
Les autorités mauriciennes et les représentants des opérateurs économiques avec pour marché d’exportation la Grande-Bretagne auront l’occasion de faire un tour d’horizon de la situation, qui a prévalu au cours de ces cent premiers jours du Brexit et les risques de dérapage. Il ne fait pas de doute que la MEXA, qui a déjà soumis un premier rapport au ministère des Finances, avec des prévisions de 4% de baisse dans les exportations de la filière textile et de l’habillement, reviendra à la charge pour réclamer des mesures d’urgence sut le plan de la politique monétaire, en se basant sur les derniers détails des carnets de commandes et des prix de cotation à la baisse pour le marché britannique.
Un autre volet des délibérations du Brexit Committee de ce début de semaine sera axé sur les fondements d’une Roadmap pour garantir les acquis de Market Access de Maurice à la conclusion des négociations entre Londres et Bruxelles. « Le Hard Brexit est le nouveau Buzzword. Mais qu’en est-il exactement? C’est un peu tôt de pouvoir dire : What is it exactly ? Mais nous commençons à sortir de la brume avec Londres précisant sa position. Le Timing de mars 2017 est là. La position européenne se fait également connaître », fait-on comprendre dans les milieux d’affaires, qui ne cachent pas leurs inquiétudes des Knock-On Effects d’une contraction de la croissance post-Brexit en Grande-Bretagne. A ce stade, les regards sont tournés vers le marché touristique et le potentiel que constitue le tourisme anglais.
« With the Hard Brexit option, it looks that it will be very tough. Nousn’aurons d’autre choix que de nous battre pour maintenir nos acquis d’accès au marché au sein de l’Union européenne. Le travail de Monitoring et de Lobbying doit se faire de manière systématique pour éviter d’être pris au dépourvu à la dernière minute », avance-t-on dans les milieux autorisés en prévision de la réunion de cette semaine, inaugurant une série de consultations où diplomatie et économie iront nécessairement de pair.


Londres relève le risque terroriste pour Maurice
Le relèvement du niveau des risques d’action terroriste pour Maurice par la Grande-Bretagne est diversement commenté. Dans sa dernière mise à jour de son Travel Advice pour Maurice en date du 9 septembre et toujours en vigueur aujourd’hui, le Foreign Office britannique précise à la section terrorisme que leur appréciation de la menace terroriste est passée de “faible” à “sous-jacente”. “There is an underlying threat from terrorism. Attacks could be indiscriminate, including in places visited by foreigners”, lit-on sur le site.
 Même si les Britanniques précisent que la menace est mondiale pour les sujets de sa Majesté, le timing de cette annonce pour certains observateurs locaux est suspect. Elle semble motivée par d’autres considérations vu qu’il n’y a aucun élément tangible récent lié au terrorisme qui puisse la justifier.
 Dans les milieux concernés, on note avec surprise ce changement, d’autant que les événements mineurs contre l’ambassade de France à Port-Louis datent de mai dernier et ne portent l’empreinte d’aucune organisation structurée. Dans les milieux diplomatiques, il est avancé que ce move relèverait plutôt de représailles contre la position de Maurice concernant la souveraineté contestée des Anglais sur les Chagos. Il est clair que tout acte susceptible de mettre à mal la destination Maurice chez les Britanniques et d’autres Européens est susceptible de nuire à l’industrie touristique.

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